Entendre numéro 168 : Faire entendre sa surdité
Conférence d’ouverture avec Céline Boucher
Par Johan Tapp, Gaspésie

C’est dans le cadre de mon travail, que j’ai fait la rencontre de Céline Boucher, une artiste multidisciplinaire. À ce moment-là, elle réalisait la scénographie d’une pièce de théâtre, dans mon coin de Gaspésie. Auparavant, j’avais déjà eu l’occasion de voir quelques-unes de ses pièces en art visuel et les sujets de ces œuvres révélaient toujours un sens profond. J’étais intriguée par cette personnalité débordante d’énergie, aux multiples talents artistiques. Ce qui m’avait le plus surprise chez elle, c’est que Céline vivait avec une surdité. Je ne m’en étais même pas rendue compte à travers nos communications, tant elles étaient intéressantes.

L’automne dernier, Céline est venue à mon aide (pour mon nouveau travail), et c’est là qu’elle m’a raconté qu’elle venait d’obtenir une subvention du CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec) pour effectuer un projet de recherche sur « Entendre sa surdité » dans un centre pour artistes multidisciplinaires, en France. Céline se sert de sa surdité pour explorer de nouvelles avenues et amener à la surface sa perception du silence par la pratique de l’art actuel. Évidemment, le sujet de cette recherche nous touche tous quand on est près de la surdité, on voudrait savoir « ce qu’on ressent, quand on vit avec une surdité » ? Céline a une grande facilité pour communiquer avec les gens, mais aussi à s’exprimer par son art.

Pour la conférence d’ouverture de la fin de semaine familiale, je trouvais intéressant de présenter Céline et son projet de recherche. Ce dernier coïncidait avec le thème proposé cette année : « FAIRE ENTENDRE SA SURDITÉ ». Céline est donc venue partager avec nous son cheminement de vie, en plus de nous introduire au concept de l’art visuel. Nous avons également eu le privilège d’assister à une projection de diapositives des pièces qu’elle a réalisées au cours de sa recherche.

Céline a une surdité bilatérale sévère à profonde due à une rougeole contractée à l’âge de deux ans. Elle est oraliste, car ses acquis de langage étaient suffisants pour ne pas avoir de défauts d’élocution; sa surdité est donc restée inaperçue de ses proches. Son enfance et son adolescence se sont déroulées comme tous les autres enfants de son village natal : Manche-d’Épée, en Gaspésie. Elle a toujours bénéficié d’un entourage adéquat de par sa famille élargie et ses amis. À l’école, ses professeurs étaient presque toujours ses « ma tante ». Elle était toujours assise à l’avant de la classe, pratiquait avec excellence la lecture labiale et retenait par cœur tout ce qu’elle apprenait à l’école. Céline a été diagnostiquée et appareillée en 5e année seulement !

Elle a réussi ses études primaires, secondaires et collégiales avec succès, pour ensuite faire un baccalauréat en éducation à l’Université du Québec à Rimouski. C’est d’ailleurs pendant cette période qu’elle rencontre son conjoint. Ce dernier pratiquait à l’époque le métier de chercheur et devait séjourner à maintes reprises et pour de longues périodes à l’extérieur du pays. Céline l’accompagnait alors dans ses déplacements. C’est en Angleterre que Céline se découvre une nouvelle passion pour les arts. Les gens chez qui ils habitent sont des artistes professionnels. Il faut cependant spécifier que Céline avait des aptitudes pour le dessin. C’est alors le début d’une nouvelle orientation professionnelle qui s’opère. Elle s’inscrit à Sunningwell School of Art, à Oxford, Angleterre et y pratique le dessin et la sculpture (modèle vivant), le dessin et le pastel (nature morte). Ensuite c’est le départ pour la Colombie-Britannique où elle s’inscrit à l’University of British Columbia dans une formation spécialisée de design for Theatre and Film pendant un an. Plus tard, de retour à Montréal, elle poursuit de 1992 à 1996 un diplôme (M.A.) en art dramatique, à l’Université de Montréal.

En 2001, Céline se retrouve seule en Europe, sans son mari et ses deux enfants. La petite maison où elle habite est située sur une colline, dans le vignoble d’un ami. Elle prend alors conscience, en fermant le soir ses volets, de la quiétude que lui procure ce geste. Pour la première fois, elle entend sa surdité, et sa petite maison devient alors comme une coquille où elle se sent en sécurité. Cette expérience lui donne alors une nouvelle piste à explorer : le silence. Céline se met à peindre des volets et cherche à approfondir ce qu’elle ressent intérieurement. Petit à petit, se précise en elle le besoin de se rapprocher de sa surdité et elle se met à peindre des escargots, à l’image de ses cochlées !

À l’automne 2003, Céline se rend à Marnay-sur-Seine, en France, pour une période de deux mois, dans un centre multidisciplinaire pour entreprendre sa recherche « Entendre sa surdité » par le biais de l’art actuel. « Ce n’est pas tant le résultat qui est important, mais le parcours pour y arriver ! » de nous dire Céline lors de sa conférence. Pour nous aider à comprendre, Céline nous donne l’exemple de l’art visuel qui peut être encadré, alors que l’art actuel peut se présenter sous maintes formes ; il n’a pas de limite dans son expression.

Pendant sa résidence, Céline réalise beaucoup de pièces. Elles représentent toutes la perception de sa surdité, et sont toujours présentées en duo (pour illustrer son oreille droite et celle de gauche). Ces pièces ne se transportent pas aisément, car certaines sont de très grand format. Pour n’en nommer que quelques-unes : des spirales aux couleurs chaudes qui ondulent comme le son, de gigantesques cochlées qui sont représentées sous toutes sortes de formes comme des sculptures en trois dimensions, des rassemblements de coquilles d’escargots ; certaines sont entières pour représenter son oreille gauche et d’autres écrasées pour son oreille droite.

Elle nous a aussi parlé de sa pièce à chanter de forme circulaire. La sensation physique que lui procurait l’exercice du chant, par la résonance des vibrations intérieures, lui ouvre encore une autre porte. Sous l’insistance des gens dans la salle, Céline nous a chanté une complainte irlandaise qu’elle avait travaillée, lors de son séjour en France. Je peux vous dire qu’aux commentaires et à l’enthousiasme des gens qui étaient présents à la conférence, non seulement Céline nous a donné une belle présentation, mais elle est venue en toucher plus d’un, en partageant avec nous ses expériences ! Elle nous a démontré par son cheminement de vie, un bel exemple de ce que représente le défi d’aller au bout de ses rêves, et qu’il n’y a de limite que soi-même.

De plus, elle est constamment à la recherche de nouvelles façons de s’exprimer. L’opéra la passionne, et elle nous a fait part de son nouveau projet. Depuis le mois de janvier, elle pratique des cours de chant très rigoureusement, et elle vient de livrer une prestation vocale à Gaspé, au mois de juin. Et ce n’est pas fini, ensuite elle se préparera pour une autre performance « La Chanteuse utopique » qu’elle présentera en octobre 2005 à la Maison de la culture Côte-des-Neiges à Montréal.

Au moment d’écrire ces lignes, j’ai assisté à la performance vocale du « Voyage de l’escargot ». Céline a le talent de nous traduire ce qu’elle ressent ; c’était un spectacle unique où les vibrations étaient à l’honneur ! On pouvait lire les émotions sur chacun des visages des personnes qui étaient présentes. Mais ça, c’est une autre histoire que je vous raconterai peut-être une autre fois…